Un modèle conforme ne rend pas votre agent conforme

L'AI Act distingue le modèle et le système, et leur applique deux régimes différents, à des dates différentes, sur des personnes différentes. Ce dont répond votre fournisseur de modèle, ce dont vous répondez, l'endroit exact où l'article 25 déplace la frontière — et pourquoi la présomption de conformité ne descend pas la chaîne.

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Rédigé par Laurent SOUHY

9 min de lecture
Un modèle conforme ne rend pas votre agent conforme

⚠️ Mise à jour du 2 septembre 2026 — deux points de ce texte ont vieilli, et nous les laissons visibles plutôt que de les réécrire en silence.

Cet article a été publié le 21 juillet 2026, six jours avant l'entrée en vigueur du règlement (UE) 2026/1744.

  1. L'article 4 a été remplacé. Le libellé cité plus bas — « garantir, dans toute la mesure du possible, un niveau suffisant » — n'est plus en vigueur depuis le 27 juillet 2026. Le texte demande désormais de « favoriser le développement » de la maîtrise de l'IA, et précise qu'il n'oblige à garantir aucun niveau spécifique par individu. Ce que l'article dit de la nature de l'obligation — des moyens, pas un résultat — en sort renforcé. Nous avons mis les deux libellés côte à côte dans l'AI Act a allégé une obligation, et le texte explique pourquoi elle reste nécessaire sans elle.
  2. L'omnibus est publié. La section « Une précision de calendrier » constate que l'acte signé le 8 juillet n'était pas encore paru au Journal officiel. Il l'a été le 24 juillet 2026, et il est entré en vigueur le 27. La réserve qui suit — « tant qu'il ne l'est pas, c'est la rédaction en vigueur qui fait loi » — a donc trouvé sa réponse.

Rien d'autre n'a bougé : la répartition des rôles, l'article 25, l'absence d'héritage de conformité et la date du 2 août pour l'article 50 — alinéas 1 et 2 au FOURNISSEUR, alinéas 3 et 4 au DÉPLOYEUR — sont inchangés.

On nous dit souvent, avec une sincérité totale : « pour l'AI Act, on est couverts — on utilise un modèle conforme. »

C'est une phrase qui a l'air d'une réponse. C'en est une, mais à une autre question que celle qui est posée.

Le règlement européen sur l'IA distingue deux objets qui portent presque le même nom, et fait peser sur eux deux régimes différents, à des dates différentes, sur des personnes différentes. Tant que cette distinction n'est pas faite, aucune discussion de conformité n'est possible — on parle de deux choses en croyant en discuter une.

Voici la ligne de partage, et l'endroit exact où elle se déplace.

Deux objets, deux mots, deux régimes

Le règlement définit le modèle et le système séparément.

Le modèle d'IA à usage général, à l'article 3, point 63, est « un modèle d'IA […] qui présente une généralité significative et est capable d'exécuter de manière compétente un large éventail de tâches distinctes […] et qui peut être intégré dans une variété de systèmes ou d'applications en aval ».

Le système d'IA à usage général, au point 66, est « un système d'IA qui est fondé sur un modèle d'IA à usage général et qui a la capacité de répondre à diverses finalités ».

Le modèle est le moteur. Le système est ce que quelqu'un construit autour. Et le règlement ne les traite pas ensemble : il consacre tout son chapitre V aux fournisseurs de modèles, et laisse les systèmes relever des autres chapitres.

Reste à savoir qui est qui. L'article 3 tranche aussi, et plus sèchement qu'on ne le croit.

« fournisseur » : une personne […] qui développe ou fait développer un système d'IA ou un modèle d'IA à usage général et le met sur le marché ou met le système d'IA en service sous son propre nom ou sa propre marque, à titre onéreux ou gratuit. — « déployeur » : une personne […] utilisant sous sa propre autorité un système d'IA sauf lorsque ce système est utilisé dans le cadre d'une activité personnelle à caractère non professionnel.

Deux remarques que ces définitions imposent, et qu'on entend rarement.

La première : le mot « gratuit » est dans le texte. Ne pas facturer ne fait pas sortir du statut de fournisseur.

La seconde : on peut être les deux à la fois, sur deux systèmes différents, dans la même journée. Fournisseur de l'agent qu'on expose à ses clients, déployeur de l'assistant qu'on utilise en interne. Le règlement ne classe pas des entreprises, il classe des rôles par système.

Ce dont répond votre fournisseur de modèle

L'article 53 énumère ce que doit faire celui qui met un modèle à usage général sur le marché. Quatre obligations : tenir à jour la documentation technique du modèle, entraînement et évaluation compris (annexe XI) ; mettre à disposition des informations à l'intention des fournisseurs de systèmes qui envisagent d'intégrer le modèle (annexe XII) ; mettre en place une politique de respect du droit d'auteur ; publier un résumé suffisamment détaillé du contenu utilisé pour entraîner le modèle.

Ces obligations sont applicables depuis le 2 août 2025 : le chapitre V relève du point b) de l'article 113, paragraphe 3.

Et maintenant, lisez la deuxième, dans son texte. Elle dit pourquoi cette documentation existe :

[…] ces informations et cette documentation […] permettent aux fournisseurs de systèmes d'IA d'avoir une bonne compréhension des capacités et des limites du modèle d'IA à usage général et de se conformer aux obligations qui leur incombent en vertu du présent règlement.

Le règlement organise lui-même le transfert d'information du fournisseur de modèle vers vous — et il le fait parce qu'il tient pour acquis que vous avez des obligations qui vous incombent. La conformité du modèle n'est pas conçue comme un parapluie qui vous couvrirait. Elle est conçue comme une matière première qu'on vous livre pour que vous puissiez traiter les vôtres.

C'est l'inverse exact de ce que la phrase « on utilise un modèle conforme » veut dire.

Ce dont vous répondez

Deux régimes vous concernent aujourd'hui, indépendamment de la conformité de votre fournisseur.

L'article 4 — depuis le 2 février 2025

Il vise « les fournisseurs et les déployeurs de systèmes d'IA », qui « prennent des mesures pour garantir, dans toute la mesure du possible, un niveau suffisant de maîtrise de l'IA pour leur personnel ». La formulation est celle d'une obligation de moyens — beaucoup d'analyses écrivent « de résultat », c'est inexact. Ce qui compte n'est donc pas un état à atteindre, mais la trace de ce qui a été mis en place.

L'article 50 — au 2 août 2026, réparti par rôle

L'alinéa 1 vise le fournisseur : informer la personne qu'elle interagit avec une IA. L'alinéa 2, le fournisseur également : marquage lisible par machine des sorties générées. L'alinéa 3 vise le déployeur : reconnaissance des émotions et catégorisation biométrique. L'alinéa 4 vise le déployeur pour deux cas distincts : les hypertrucages, et les textes publiés pour informer le public sur des questions d'intérêt public.

Le marquage lisible par machine — celui dont tout le monde parle — est une obligation du fournisseur du système. Si vous exposez un agent à vos utilisateurs sous votre marque, l'obligation d'informer qu'ils parlent à une IA est la vôtre, et le fait que le modèle sous-jacent soit irréprochable n'y change rien.

L'endroit exact où la frontière se déplace

Voilà le point que les discussions de conformité manquent presque toujours.

Le règlement prévoit une figure spécifique, à l'article 3, point 68 : le fournisseur en aval, défini comme « un fournisseur d'un système d'IA […] qui intègre un modèle d'IA, que le modèle d'IA soit fourni par lui-même ou non ». Autrement dit : intégrer le modèle d'un autre ne vous met pas en dehors du régime des fournisseurs. Ça vous y met.

Et l'article 25 — « Responsabilités tout au long de la chaîne de valeur de l'IA » — décrit les basculements de rôle. Un déployeur « est considéré comme un fournisseur », et hérite des obligations de l'article 16, dans trois circonstances :

a) il commercialise sous son propre nom ou sa propre marque un système d'IA à haut risque déjà mis sur le marché […] ; b) il apporte une modification substantielle à un système d'IA à haut risque […] ; c) il modifie la destination d'un système d'IA, y compris un système d'IA à usage général, qui n'a pas été classé à haut risque […] de telle manière que le système d'IA concerné devient un système d'IA à haut risque conformément à l'article 6.

Soyons précis sur la portée, parce que c'est exactement là que les analyses dérapent dans un sens ou dans l'autre.

L'article 25 ne dit pas qu'ajouter un outil à un modèle fait de vous un fournisseur. Il dit que modifier la destination d'un système à usage général de telle manière qu'il devienne un système à haut risque vous fait basculer. La condition est le passage au haut risque, pas l'intégration en elle-même.

Mais lisez le point c) une seconde fois. Ce n'est pas le modèle qui décide, ni son éditeur : c'est l'usage que vous en faites. Un même modèle, généraliste et parfaitement conforme au chapitre V, devient un composant d'un système à haut risque le jour où vous le branchez sur un processus qui relève de l'annexe III. Personne ne vous préviendra ce jour-là. Ce n'est pas une notification, c'est une conséquence.

Et le paragraphe 2 de l'article 25 en tire la conclusion sans détour : lorsque ce basculement se produit, « le fournisseur qui a initialement mis sur le marché […] le système d'IA n'est plus considéré comme un fournisseur de ce système d'IA spécifique ». Il vous doit une coopération et des informations. Il ne vous doit pas votre conformité.

L'héritage de conformité n'existe pas — le règlement le dit lui-même

Il reste une croyance tenace : celle de la présomption qui se transmettrait le long de la chaîne.

L'article 53, paragraphe 4, la traite directement :

Les fournisseurs de modèles d'IA à usage général peuvent s'appuyer sur des codes de bonne pratique au sens de l'article 56 pour démontrer qu'ils respectent les obligations […]. Le respect des normes européennes harmonisées confère au fournisseur une présomption de conformité dans la mesure où lesdites normes couvrent ces obligations.

Deux mécanismes, à ne pas confondre : un code de bonnes pratiques permet de démontrer ; seules les normes harmonisées confèrent une présomption. La confusion est très répandue, y compris dans des analyses par ailleurs solides.

Et surtout : cette présomption est accordée au fournisseur du modèle, pour ses obligations. Elle ne descend pas la chaîne. Elle ne couvre pas votre système, votre déploiement, ni la destination que vous lui donnez.

Une précision de calendrier, et une seule

Tout ce qui précède porte sur des rôles, pas sur des dates. Mais un point de calendrier conditionne la lecture, et il mérite d'être posé net.

Le régime de transparence de l'article 50 relève du chapitre IV, qui ne figure dans aucune des trois exceptions de l'article 113, paragraphe 3 : il retombe sur la règle générale du 2 août 2026. Il n'est pas reporté.

Le régime à haut risque, lui, l'est en partie — mais par un texte qui, au jour où nous écrivons, n'est pas publié au Journal officiel. L'acte a été signé le 8 juillet ; l'Observatoire législatif du Parlement européen affiche toujours « Procedure completed, awaiting publication in Official Journal ». Tant qu'il ne l'est pas, c'est la rédaction en vigueur qui fait loi.

Nous nous arrêtons là, volontairement : le calendrier complet, date par date et article par article, avec pour chacune la mention « en vigueur ou en attente de publication », fait l'objet d'un texte séparé en accès libre. Le mélanger ici brouillerait la seule chose que cet article a à dire — qui répond de quoi.

Ce que nous en concluons

La question utile n'est pas « notre modèle est-il conforme ? ». C'est : pour chaque système d'IA que nous exploitons, sommes-nous fournisseur ou déployeur, sous quelle marque, pour quelle destination, et qu'est-ce que cela déclenche ?

C'est une cartographie, pas un audit. Elle tient en un tableau. Elle change le jour où vous changez la destination d'un système, et c'est précisément pour cela qu'elle doit être datée — comme tout ce qui touche à ce règlement, y compris ce que nous venons d'écrire.

État vérifié le 20 juillet 2026. Sources primaires : Règlement (UE) 2024/1689, texte officiel obtenu via Cellar, le dépôt de l'Office des publications de l'Union européenne (CELEX 32024R1689 — version d'origine, non consolidée) ; articles 3, 4, 25, 50, 53 et 113 ouverts et lus verbatim. Chronologie du Digital Omnibus sur l'IA : Observatoire législatif du Parlement européen, procédure 2025/0359(COD). Cet article a une vocation pédagogique et ne constitue pas un avis juridique.

Le tableau complet des échéances, date par date et article par article, avec la mention « en vigueur ou en attente de publication » pour chacune, est en accès libre : ce qui s'applique vraiment le 2 août 2026

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