L'AI Act a allégé une obligation, et le texte explique pourquoi elle reste nécessaire sans elle

Le train de mesures omnibus du 8 juillet 2026 a été lu pour ses reports de dates. Il a aussi remplacé l'article 4 du règlement sur l'IA, celui qui porte la compétence des équipes. Nous avons mis les deux libellés côte à côte : le verbe change, et le considérant qui justifie le changement écrit que la maîtrise de l'IA doit rester une priorité stratégique indépendamment des obligations réglementaires et des sanctions potentielles.

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Rédigé par Laurent SOUHY

5 min de lecture
L'AI Act a allégé une obligation, et le texte explique pourquoi elle reste nécessaire sans elle

Le train de mesures omnibus numérique sur l'IA a été commenté pour une seule de ses faces : les dates qu'il reporte. C'est compréhensible, et c'est incomplet : un calendrier réglementaire se lit rarement comme on le résume, et nous l'avions déjà constaté sur le Cyber Resilience Act, qui n'a pas une date d'application mais quatre. Le même texte réécrit des articles de fond, et l'un d'eux touche ce que doivent savoir les gens qui font tourner vos systèmes.

Nous avons ouvert les deux versions et nous les avons mises côte à côte. Voici ce qui a changé, mot pour mot, et ce que le législateur a écrit pour le justifier.

Le texte, et sa date

Le règlement (UE) 2026/1744 du Parlement européen et du Conseil, adopté le 8 juillet 2026, a été publié au Journal officiel série L du 24 juillet 2026. Il entre en vigueur, dit son article 4, « le troisième jour suivant celui de sa publication », soit le 27 juillet 2026.

Ce n'est donc ni un projet ni une consultation. C'est en vigueur, et ça l'est depuis cinq semaines au moment où nous écrivons.

Parmi les modifications qu'il apporte au règlement sur l'intelligence artificielle, l'une concerne l'article 4, intitulé « Maîtrise de l'IA ». Cet article ne parle ni de risque élevé, ni de marquage, ni de systèmes interdits. Il parle des personnes : celles de votre équipe, et celles qui font fonctionner vos systèmes pour votre compte.

Ce qui a changé, mot pour mot

Le texte de 2024 demandait aux fournisseurs et aux déployeurs de prendre des mesures pour

« garantir, dans toute la mesure du possible, un niveau suffisant de maîtrise de l'IA pour leur personnel et les autres personnes s'occupant du fonctionnement et de l'utilisation des systèmes d'IA pour leur compte […] »

Le texte de 2026 remplace cet article. La même phrase demande désormais de prendre des mesures pour

« favoriser le développement de la maîtrise de l'IA par leur personnel et les autres personnes s'occupant du fonctionnement et de l'utilisation des systèmes d'IA pour leur compte […] »

Tout le reste de la phrase est identique, mot pour mot : les connaissances techniques, l'expérience, l'éducation, la formation, le contexte d'usage, les personnes visées. Un seul segment bouge, et c'est celui qui dit ce que les mesures doivent produire.

Le nouvel article ajoute par ailleurs une phrase qui précise ce que cette obligation ne contraint pas à faire. Nous ne la commentons pas ici : elle mérite une lecture à elle seule, et c'est un travail pour un lecteur juriste plutôt que pour un billet d'ingénierie.

Deux paragraphes s'ajoutent aussi, qui n'existaient pas en 2024. Ils portent sur ce que font les autorités : la Commission et les États membres « soutiennent et facilitent les efforts déployés par les fournisseurs et les déployeurs de systèmes d'IA, en particulier les PME », et le Comité européen de l'intelligence artificielle adoptera des recommandations, « y compris en fixant des objectifs communs ». L'article de 2024 tenait en un seul paragraphe, entièrement tourné vers les opérateurs. Le nouveau en compte trois, et les deux qui s'ajoutent décrivent ce que l'Union met à disposition.

Le motif, et la phrase qu'on n'attendait pas là

Le considérant 8 du règlement de 2026 expose les raisons du changement. Nous le citons en entier, parce que sa dernière proposition n'est pas ordinaire.

« […] l'expérience partagée par les parties prenantes révèle qu'une solution imposant des obligations strictes pour garantir un niveau suffisant de maîtrise de l'IA ne serait pas adaptée à tous les types de fournisseurs et de déployeurs pour ce qui est de la promotion de la maîtrise de l'IA. En outre, les données indiquent que l'imposition de telles obligations crée une charge de mise en conformité supplémentaire, en particulier pour les petites entreprises, alors que la maîtrise de l'IA devrait être une priorité stratégique, indépendamment des obligations réglementaires et des sanctions potentielles. »

Relisons la fin. Le législateur allège la contrainte, et il écrit dans le même mouvement que la chose contrainte demeure une priorité stratégique indépendamment de la contrainte et indépendamment des sanctions.

Nous ne connaissons pas beaucoup de textes réglementaires qui prennent la peine de dire cela. L'argument habituel d'un allègement est que la charge était disproportionnée. Celui-ci le dit, et il ajoute autre chose : que la compétence des équipes n'avait pas besoin de l'obligation pour être nécessaire.

Il faut préciser la portée de ce qu'on vient de lire. Un considérant n'oblige à rien par lui-même : il éclaire la lecture des articles, il ne crée ni devoir ni dispense. Ce que nous relevons ici n'est donc pas une règle. C'est un motif, et c'est ce motif qui est intéressant.

Ce que ça change pour vous, concrètement

Si vous aviez inscrit « maîtrise de l'IA » à votre plan de conformité parce qu'une obligation vous l'imposait, la pression réglementaire vient de baisser d'un cran. C'est un fait, et il serait malhonnête de le présenter autrement.

Si vous vous étiez demandé pourquoi vous deviez former des gens à des outils qu'ils utilisent déjà, la question reste entière, et le texte vient de vous répondre à sa manière : parce que c'est stratégique, pas parce que c'est obligatoire.

Nous écrivons depuis longtemps que la réglementation sur l'IA, débarrassée de son vocabulaire, décrit surtout ce qu'est un système bien construit : savoir ce qui tourne, savoir où ça parle, savoir qui en répond. La plupart du temps, il faut le démontrer. Ici, le législateur l'a écrit lui-même, dans un texte qui allège une obligation. C'est la meilleure preuve que nous puissions citer, et elle ne vient pas de nous.

Il y a une conséquence pratique, et elle n'est pas confortable. Une obligation qui pèse produit des budgets, des échéances et des responsables. Une priorité stratégique qui ne pèse pas produit ce que vous décidez qu'elle produise. L'allègement transfère la décision d'un texte vers vous. C'est une bonne nouvelle si vous saviez déjà pourquoi vous formiez vos équipes. C'en est une moins bonne si l'obligation était votre seule raison.

Ce qui n'a pas bougé

L'obligation existe toujours : l'article continue de disposer que les fournisseurs et les déployeurs prennent des mesures. Et surtout, les autres obligations documentaires du règlement ne sont pas touchées par cette modification. Ce que le règlement attend qu'on sache des données traitées, de ce que fait un système et de ce qu'il envoie ailleurs relève d'autres articles — ceux dont nous avons détaillé ce qui s'applique vraiment depuis le 2 août 2026, date par date et rôle par rôle.

Lire cet allègement comme un allègement général serait une extrapolation que le texte n'autorise pas. C'est la lecture la plus tentante, et c'est celle qui coûtera le plus cher à ceux qui la feront.

Comment nous avons vérifié

Les deux versions de l'article 4 et le considérant 8 ont été relevés dans les textes publiés au Journal officiel de l'Union européenne, en version française, et non dans une reprise ou un commentaire. Nous ne citons ici que des passages que nous avons lus dans leur contexte.

Nous n'avons lu que la version française. Les versions linguistiques d'un règlement font également foi, et nous ne présenterons pas les résultats d'une comparaison que nous n'avons pas conduite.

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